Lors d’un voyage organisé en Alsace en compagnie de son amie d’enfance, Marguerite, jeune retraitée, découvre le charme d’une région bien connue. Ce voyage sera aussi pour elle l’occasion de se rappeler des évènements qui ont marqué sa vie, son passé et qui l’ont amenée à se retrancher, petit à petit, derrière un mur de solitude et de pudeur. Mais ce voyage lui offrira aussi, contre toute attente, l’occasion de changer le cours de sa vie.

 Saura-t-elle saisir sa chance ?

… 1er jour :

La guide parlait d’une voix un peu trop dans les aigües et qui portait sur les nerfs et celles et ceux qui comme Marguerite, estimaient qu’à la soixantaine à peine dépassées, on pouvait s’adresser à eux sans forcer ni pour se faire entendre, ni pour se faire comprendre.


La voix disait : « Mesdames, Messieurs, veuillez me suivre s’il vous plait, la porte va bientôt s’ouvrir et si vous voulez être bien installés, il ne faut plus tarder » !
                                     
Pourtant Marguerite ne regrettait pas de s’être inscrite pour ce voyage organisé en Alsace. Le temps était parfait, un printemps ni trop chaud, ni trop froid, ni même pluvieux. La ville de Strasbourg lui paraissait telle que décrite dans le prospectus qui l’avait incité à s’inscrire. Une ville magnifique. Il y avait tellement de belles choses à voir dans cette région ! La semaine serait bien courte.
La veille, le programme avait été plutôt éprouvant. Départ à huit heures de la gare Saint Charles de Marseille, puis la route, le car et surtout ses compagnons de routes !

Marguerite, en vérité, ne se serait peut-être pas lancée dans cette aventure sans la pression de son amie Annie, qui lui répétait sans arrêt : « Ecoute Marguerite, y’en a marre de rester à la maison. André est pantouflard, tant pis pour lui. Je le laisse se débrouiller, j’ai envie de me promener. Je suis à la retraite maintenant et je ne veux plus vivre retirée du monde.
Et comme toi tu es seule, et bien nous allons partir toutes les deux comme des grandes… ».
Et Annie, comme à son habitude, avait tout préparé. Elle s’était rendue dans des agences de voyage, avait comparé les prix et sélectionné les catalogues pour les montrer à Marguerite.
L’étranger ? top cher. Restait la France, mais pas celle des îles à la mode. Paris était trop connu, la Bretagne et la Normandie, un peu hasardeux avant Pâques, l’Alsace s’était imposée…

Marguerite aussi avait travaillé son temps, elle avait été polie avec les clients, une sorte de fonctionnaire modèle, elle avait servi la poste, une employée parmi tant d’autres dont on parle si peu en bien. Elle avait aimé le contact, par conviction et non par crainte de son chef, et du fait aussi de son éducation, ce contact qu’elle n’aimait plus aujourd’hui.
D’ailleurs le trajet de la veille en car l’avait épuisée. Trop de blabla, trop de petites misères, des blagues archi-connues qui ne faisait plus rire personne. Marguerite, sous des dehors qu’elle croyait ouverts, était en fait asociale.

La voix, mi professionnelle, mi maternelle de la guide la sortit de ses pensées: « Mesdames, Messieurs, rapprochez-vous s’il vous plait, je vais vous donner quelques informations sur ce que vous allez visiter ».
Et chacun de se presser les uns contre les autres en écoutant d’une oreille plus ou moins attentive les explications rapide de cette femme dont le regard, qui semblait survoler allègrement l’auditoire et sa montre en même temps. Marguerite, malgré les sourires et les mots d’excuses de ceux qui la bousculaient ou la poussaient pour ne rien rater du spectacle, bouillait intérieurement. Les explications l’intéressaient, bien qu’elle ait beaucoup lu sur la question, mais la promiscuité l’agaçait. Alors elle se replongea dans ses souvenirs.

Elle revit son enfance, déjà un peu trop sage ou un peu trop grave, lisant beaucoup. Fille unique, ses parents avaient été sévères mais aimants. Marguerite avait essayé de savoir pourquoi elle était restée leur seule enfant, sans réponse précise elle avait supposée qu’étant née peu de temps avant le début de la guerre, c’était la raison, elle n’avait jamais trop insisté pour vérifier cette hypothèse et comme ses parents étaient décédés, elle n’aurait jamais la réponse…

« Oh ! Marguerite, comme c’est beau », soupirait Annie à côté d’elle.
Marguerite, toute à ses pensées, ne s’était même pas rendue compte que la visite les avaient emmenées près de l’horloge astronomique et qu’elle venait de s’animer.
Strasbourg était vraiment une très belle ville. Une voix masculine accompagnait le défilé de personnages apparaissant tels des apôtres devant le Christ les bénissant. Malgré la beauté et les commentaires, le bruit de la
foule autour d’elle, quelques enfants qui s’ennuyaient, quelques adolescents plutôt blasés, Marguerite se laissa de nouveau aller à rêvasser.

Huit ans ! C’était l’âge à laquelle elle avait fait la connaissance d’Annie, une fillette grande et maigre, qui avait eu une petite enfance difficile, un papa prisonnier de guerre et une maman bien peu sérieuse.
Annie fut une amie indéfectible et les années passées en témoignaient. Et Dieu sait qu’il s’en était passé des choses !...
A ce moment-là, Marguerite avait déjà une idée bien précise de ce qu’elle voulait.
Enfant, elle pouvait être gaie ou enjouée, aimait rire mais se retenait souvent. Egalement craintive et émotive, le moindre éclat de voix la laissait tremblante. Quel chemin parcouru ! un chemin qu’elle n’avait pas vraiment choisi, qui c’était plutôt imposé à elle, ce qui lui laissait un sentiment de fatalité face à la vie et des remords de n’avoir pas su être meilleur maître de son destin…

« Et, Marguerite, tu dors ! ». Annie revenait à la charge…
« Non, non », répondit-elle, « j’imaginais combien le mécanisme de cette horloge à du impressionner des gens quand il a été mis en service ».
« C’est sûr Marguerite, mais tu sais, tu semblais tellement perdue dans tes pensées ! En tout cas, tu aurais mieux fait de profiter du spectacle plutôt que de rêvasser sur l’histoire de cette horloge », lui répondit son amie, avec son bon sens habituel et un petit côté moqueur qui prenait presque toujours Marguerite quelque peu à défaut.
Un rappel de la guide la sortit fort à propos de l’embarras : « S’il vous plait, suivez-moi, nous allons déjeuner maintenant ! ».

Comme dans un écho, amplifié par l’acoustique du lieu et malgré le brouhaha de tous ceux qui se précipitaient déjà vers la sortie, Marguerite entendit plusieurs de ses Co-voyageurs répéter : « Où va-t-on manger ? », « Ce n’est pas trop loin ? », « On aura le choix du menu ? »…

Comme hier, sur l’aire de repos d’autoroute, où après être descendu du car, parfois avec difficultés à cause de l’ankylose, chacun s’était précipité d’abord sur les toilettes et ensuite sur la nourriture. Ah !, les fameuses contraintes des voyages en groupe ! Il s’agissait d’une première expérience pour Marguerite, peut-être pas la dernière car la solitude, il fallait bien le reconnaître, lui pesait quand même. Alors il lui fallait s’y habituer coûte que coûte. Mais bon sang, vraiment ce comportement moutonnier l’énervait au plus haut point ! Là encore, elle devait porter sa croix. Non, effectivement, Marguerite n’était pas indulgente. Elle ne l’était plus. D’ailleurs l’avait-elle seulement été ?...

En quittant la Cathédrale de Strasbourg, les touristes eurent droit à un rapide aperçu du palais Rohan dont ils goutèrent d’autant plus le charme, qu’ils n’y traînèrent pas leurs guêtres. La troupe s’achemina ensuite, d’un pas léger, vers le restaurant !...
Sur la place Gutenberg, sur le côté d’un beau bâtiment de style renaissance, un manège de chevaux de bois faisait le délice des enfants et de quelques adultes en mal de jeunesse. Marguerite se prit à rêver qu’elle montait dessus. Ce n’était pas un loisir dont elle avait pu profiter dans son enfance.

Le restaurant s’avéra d’un choix judicieux. Il était décoré de jolis tableaux, des aquarelles représentant des maisons alsaciennes aux fenêtres ornées de géraniums et au toit parfois surmonté d’un nid de cigogne. A ce propos on lui avait raconté que lorsque sur une toiture se trouvait un nid, cela pouvait dire que dans cette maison, il y avait une jeune fille à marier !


Des nappes à carreaux rouges et blancs couvraient les tables sur lesquelles de la vaisselle simple mais de bon goût avait été disposé. L’ensemble faisait chaleureux. La nourriture combla les voyageurs qui espéraient, pour leur premier vrai repas en Alsace, de la cuisine traditionnelle. Chacun y allait de son bon mot sur le poulet au Riesling qui leur avait été servi. La guide s’était éclipsée, mais personne ne semblait en faire de cas. Marguerite n’avait jusqu’ici guère prêté attention à ses compagnons de route. En effet, la veille au soir, en arrivant, la fatigue était telle qu’elle n’avait presque pas manger, qu’un petit encas léger pris dans la chambre qu’elle partageait avec Annie et s’était ensuite rapidement couchée sans demander son reste.

Le groupe se composait de personnes que l’on aurait qualifiées hier de troisième âge, et qui aujourd’hui, étaient de jeunes retraités et qui demain, seront de vieux actifs. Il y en avait aussi, plus proches du quatrième âge, encore que la frontière entre les deux catégories soit bien difficile à tracer. Quelques couples et beaucoup de femmes, des amies en vadrouille comme Annie et elle-même. Un homme seul aussi, semblait-il, il avait l’air d’être égaré.

Marguerite écoutait les conversations autour d’elle et y participait par quelques « Ah ! Est-ce possible ! » « Je vous comprends » et « Comment avez-vous fait ? ». Certains commentaient les conditions du voyage et son rapport qualité prix. D’autres parlaient enfants, source de grandes satisfactions ou de grands soucis, surtout sur le plan professionnel, parce qu’ils avaient un emploi à problème ou parce qu’ils n’en avaient plus, comme du côté de la vie privée, parmi toute une ribambelle de familles recomposées ou totalement décomposées. Que deviendrait la généalogie dans quelques générations ? Un labyrinthe assurément.
Et puis enfin et surtout, il y avait les petites maladies, d’autant plus décrites dans le détail qu’elles étaient bénignes. De son côté, Marguerite restait discrète sur elle-même, par pudeur autant que par indifférence. Que pouvait-elle bien raconter à ces gens qu’elle ne reverrait jamais ? Pour la majorité d’entre eux, justement, parler à des inconnus constituait un avantage, ils pouvaient se plaindre sans vergogne ou au contraire se faire envier aisément. Mais Marguerite gardait ses distances.
Annie était là pour faire les présentations et lui permettre d’intégrer le groupe sans se livrer à lui.
Chère Annie qui prenait tant à cœur de la laisser parler. «Allez Marguerite, soit moins timide, à ton âge cela n’a pas de sens » lui disait-elle souvent. Annie lui rendait simples les choses difficiles. Son enfance avait été chaotique, son adolescence incertaine, sa vie familiale contraignante mais elle avait tenu bon. Malgré les difficultés, son amie avait fini par s’imposer et pouvait aujourd’hui être fière d’avoir un mari attentionné, une maison comme il faut, des enfants casés, des petits-enfants qu’elle gardait volontiers et une retraite confortable. Tout cela ressemblait à une récompense d’une solide volonté de renverser le cours d’une existence qui n’avait pas débuté d’une façon bien favorable.

Le repas était à peine terminé par un délicieux Kougelhof glacé que la guide réapparut comme par enchantement. Elle battit alors le rappel des troupes :
« Bien, il faut y aller, nous allons nous arrêter à l’église Saint-Thomas pour voir le tombeau du maréchal de Saxe, œuvre maîtresse du sculpteur Pigalle au XIXème siècle. Ensuite, nous visiterons la petite France ».

Le groupe se mit en marche, sous la direction de leur guide. Le tombeau du maréchal, œuvre néo-gothique méritait le détour, tant il semblait manifester dans la mort la volonté du défunt d’en imposer encore à tous. Quand à la « petite France », comment la décrire ? Bien peu de villes peuvent s’enorgueillir d’un centre historique aussi romantique et qui conserve presque parfaitement l’image des bourgs d’autrefois. L’union d’une rivière tranquille et de coquettes ruelles aux noms évocateurs, bordées de maisons avec des balcons en saillie sur les murs et soutenue par des corbeaux, donnait à cette partie de la capitale de l’Alsace un charme extraordinaire, auquel cette belle journée de printemps ajoutait encore plus de séduction.
                                     
Du pont près de la « maison des tanneurs », on pouvait voir les bateaux-mouches franchir les écluses et les touristes prendre encore et encore des photos. Un petit train de découverte de la ville, avec sa cohorte de passagers attentifs passa son chemin, accomplissant imperturbablement une nouvelle rotation.
                         
Marguerite prit sa respiration. Comme il devait faire bon vivre ici ! Elle qui s’était réinstallée plus de vingt ans auparavant à Aubagne, une ville d’apparence simple, mais avec une histoire et un passé bien connu.
Annie, la poursuivait avec son appareil photos :
« Marguerite, tu peux me prendre ici avec cette belle perspective ? »            
Une Annie sans complexe, parfois même sans scrupule, qui ne s’embarrassait pas de toutes ces complications qui faisaient le rituel de la vie de son amie et dont les images sur papier glacé, retraçaient les diverses réussites, les combats gagnés et les moments agréables et ce malgré les kilos en trop, et les rides en plus. Marguerite, elle, n’aimait pas se revoir dans les albums. Enfant, les photos étaient rares. On ne se mitraillait pas comme on le fait aujourd’hui. Et que dire des caméscopes dont le seul intérêt est de vous montrer à la maison ce que vous n’avez pas pu regarder sur place, vu que vous filmiez. Elle n’aimait pas trop non plus son image, et aujourd’hui moins qu’hier encore. De la couleur pour masquer les cheveux gris, un ton plus clair à chaque nouvelle décennie, des yeux assez grands, et son nez ! Non, Marguerite ne s’aimait pas. Elle se tolérait.

Le groupe avança tranquillement le long des quais, puis monta sur le barrage de Vauban. D’en haut, le panorama s’étendait à perte de vue des « ponts couverts » gardés par leurs tours massives jusqu’à la cathédrale dont on apercevait la flèche unique. La montée des marches avait été le supplice de quelques-uns et des cannes n’auraient pas été malvenues. Marguerite se laissa attendrir par le paysage qu’elle surplombait du regard. Elle dominait la « petite France » et appréciait ce sentiment d’être au dessus de tout, sans doute parce que sans que cela se voie, elle avait en son for intérieur, bien du mal à maîtriser ses émotions. A ce titre jadis, elle avait tout supporté, tout accepté, et au bout du compte, s’était retrouvée seule, abandonnée et meurtrie. Elle avait alors payé fort cher le fait d’avoir seulement suivi ce que son cœur lui dictait. On ne l’y reprendrait plus désormais. Seule la raison l’emportait maintenant.

Marguerite écouta la guide donner quelques explications sur l’histoire du barrage et sourit avec ironie, en constatant que la jeune femme, après avoir jeté un rapide coup d’œil à sa montre, accélérait soudainement le discours et le pas pour ramener à temps le groupe au car, car la visite prévoyait ensuite un tour au « quartier européen » et dans les parties du XVIIIème siècle de la ville.

La semaine serait rude. Abattage touristique. Huit jours en Alsace selon les prospectus, deux de moins si l’on décomptait les trajets aller-retour. Six jours en fait pour arpenter la région, découvrir villes et villages, châteaux, églises et autres musées. Et dire que certains compagnons de route de Marguerite regrettaient de ne pas pouvoir traverser la frontière. Elle les entendait encore se plaindre. Mais pour voir quoi ? Le panneau « Allemagne » ou le drapeau noir, rouge, jaune ? Nos voisins outre-Rhin méritaient mieux qu’un rapide détour de l’autre côté du fleuve, où malgré ses qualités, une petite ville germanique ne pourrait certainement pas rivaliser avec sa puissante et séduisante voisine française.
« S’il vous plait, prenez place si vous voulez continuer la visite de la ville » répétait, une nouvelle fois, la guide alors que les passagers du car s’installaient doucement sur leur siège. Il en faut de la patience pour ce genre de travail. Marguerite aussi avait dû conserver son calme avec certains usagers. Mais au moins elle n’avait pas à se déplacer et à respecter un programme contraignant. Elle avait fait ses horaires sans trop y regarder ce qui ne voulait pas dire, comme on le croit facilement quand il s’agit des autres, qu’elle en avait fait moins. Marguerite était stricte, très stricte. Là encore, sa tranquillité en dépendait.

Le car conduisit d’abord le groupe au quartier européen. Les touristes ne virent en fait, et encore fort rapidement, que le Conseil de l’Europe et le Parlement de l’Union, modernes, de cette fausse transparence encore à la mode, ce style de bâtiments qui, sous couvert de clarté, s’imposent comme de véritables amas d’étoiles. Les commentaires allaient bon train : « Tout cet argent gaspillé pour ces technocrates européens », « affreusement cher et même pas beau ! » 

La promenade se poursuivit ensuite dans le quartier XIXème siècle de la ville. Des immeubles imposants de style gothique-renaissance tels la bibliothèque, le palais du Rhin et le théâtre national, auxquels l’unité architecturale conférait de la majesté, encadraient la place de la République. Le charme de l’endroit, quoique fort différent, valait bien celui de la « petite France ». Le car déposa ses passagers près d’un arrêt du tramway de Strasbourg.

Marguerite eut un moment la tentation de prendre cet engin moderne pour quelque évasion mais son élan fut stoppé net par la crainte de se perdre dans la ville. Elle suivit donc sagement le groupe et se promena ainsi au centre de la place dont les pelouses, parfaitement entretenues, et les massifs de fleurs, harmonieusement agencés, suscitèrent l’admiration de tous ceux qui, comme elle, aimaient le jardinage.

Le groupe se dirigea ensuite vers le fossé des faux remparts, puis franchit l’Ill pour se rendre place du Broglie, dans la partie XVIIIème siècle de Strasbourg. De beaux hôtels particuliers s’étalaient de part et d’autre de ce qui rappelait les belles avenues de la Capitale. Le contraste que cette partie de la ville faisait avec le vieux centre historique, animé et aux rues étroites était saisissant. « Oh ! » disaient certains, « on dirait telle rue de Paris », opinion que Marguerite partageait, cette ville étant l’une des rares cités de l’hexagone qu’elle connaissait pour y avoir vécu plusieurs années.

Sinon, elle n’avait guère voyagé, par manque d’opportunités, par manque de goût aussi. Enfant, avec ses parents, elle allait parfois à la campagne autour de Marseille, dans la famille, ce qui lui permettait alors de retrouver des cousines et des cousins qu’il lui aurait été bien impossible aujourd’hui de reconnaître dans la rue. A la ferme, elle jouait aussi à proximité des vaches, oies, canards, et même cochons dont elle n’avait pas peur, malgré son éducation citadine. D’ailleurs de cette période de sa vie, elle conservait, avec nostalgie, une réelle affection pour ces bêtes qu’elle n’avait guère eu l’occasion d’approcher par la suite.

Marguerite s’était longtemps consolée avec son chien, comme bon nombre de solitaires autour d’elle. Elle avait ainsi fait partie de cette catégorie de gens qui comblent leur solitude par la présence d’animaux dont l’importance affective est telle qu’elle finit par nuire aux uns comme aux autres. Aux premiers parce qu’ils en arrivent à préférer la compagnie des bêtes à celui des humains, aux seconds parce qu’ils ne sont plus traités comme des animaux pour le plus grand bonheur d’une nouvelle race de psychiatres, de dresseurs et d’éducateurs de tous poils.

Enfant, elle se rendait aussi, mais plus rarement, en Corrèze dont les paysages la fascinaient. Elle avait découvert Uzerche, Collonges-la-rouge et puis la haute Corrèze. Elle avait aimé les vastes étendues quasi- sauvage, pour les cascades de Gimel. Elle revoyait ainsi la place de l’église et la pâtisserie sur le côté, où l’on pouvait acheter les meilleurs gâteaux qu’elle n’eut jamais dégustées.
                                     
Enfin, un été, marguerite avait pris le train, avec ses parents, pour aller au bord de l’océan. Il s’agissait d’une véritable aventure à l’époque. Le périple avait d’autant plus extraordinaire qu’elle avait découvert, alors, l’océan, les vagues, la brise et les odeurs. Biarritz, avec son charme rétro, l’image mélancolique du rocher de la Vierge, baigné dans la lumière du soleil couchant l’avait tout particulièrement émue.
Et pourtant, plus tard, alors même que ses moyens le lui auraient permis, Marguerite n’avait jamais quitté Paris où elle avait résidé près de vingt ans et Marseille où elle était venue s’installer ensuite en raison de ce qu’elle nommait, de façon pathétique, les circonstances. Ainsi va la vie.
                                     
Après avoir jeté un dernier coup d’œil sur un imposant hôtel particulier devenu hôtel de ville, les touristes reprirent l’autobus qui les ramena, enfin, à leur hôtel… d’un tout autre genre. Celui-ci avait, néanmoins, l’avantage, en plus de tout le confort, de se situer près de la petite France.

C’était dimanche, et la capitale alsacienne semblait comme endormie. Marguerite regrettait que le séjour ait débuté un samedi car la journée consacrée à Strasbourg se trouvait donc être un jour de repos. Elle se disait aussi que tous les membres du groupe étant des retraités, ils auraient pu partir en semaine. Mais elle reconnaissait également qu’il y aurait toujours le temps, en fonction du programme, de profiter de l’animation de cette grande ville. Enfin, pour avoir vécu à Paris, elle se rappelait que les dimanches et le mois d’août offraient souvent les meilleures opportunités de visite.

Après que le car les eut tous déposés devant l’hôtel, chacun eut le loisir de remonter dans sa chambre pour, selon l’expression, se refaire « une beauté », exercice que Marguerite trouvait un peu ardu à réaliser correctement vu la fatigue accumulée depuis le matin. En effet, il convenait de se mettre en valeur pour une des deux seules soirées que les membres du groupe passeraient ensemble. Car hormis un repas accompagné d’un spectacle folklorique prévu pour le vendredi soir, veille du départ, ces « réjouissances » du dimanche constituaient la première opportunité véritable, où autour d’un pot de bienvenue, chacun pourrait faire plus ample connaissance avec ses compagnons de route. Marguerite, faute d’avoir voyagé en groupe ne savait pas si cela ressortait de l’habitude, mais elle avait entendu dire de plusieurs personnes, plus au fait des us et coutumes de ce genre de vacances, qu’il en était ainsi pour permettre à chacun de se parler le premier jour et de se regretter le dernier.

Dans leur chambre, Annie était toute fringante, se sentant des ailes d’avoir laissé André à la maison. Elle aimait son mari, du moins tant ses actes que ses propos le démontraient mais elle avait, comme tous ceux qui vivent en couple, accepté de mettre en sourdine certains de ses rêves. Ce qui jeune l’énervait mais qu’elle supportait par amour était devenu avec les années un peu plus pesant. Cela expliquait que depuis quelques temps déjà, elle s’offrait des moments de liberté au cours desquels elle pouvait faire ce qu’elle voulait sans craindre de blesser l’autre ou de remettre en cause leur relation.

Les deux amies commencèrent à se préparer, Annie avec ardeur, Marguerite sans entrain.

Observant son amie qui manifestait peu d’enthousiasme pour se pomponner, Annie s’énerva tout à coup :

« Enfin, Marguerite, profites-en. Habille-toi, maquille-toi correctement, aie l’air d’être contente de ce voyage ! » Lui dit-elle sèchement.

« Mais je suis heureuse » répondit Marguerite qui, piquée au vif, enchaîna « Et puis, s’habiller pour qui, pourquoi, pour toutes ces vieilles badernes ? »

« Je te remercie, nous faisons partie toutes les deux des vieilles badernes, comme tu dis, mais ce n’est pas une raison pour se laisser aller » lui rétorqua Annie.
Face au ton fâché de son amie, Marguerite fit un peu marche arrière : « Excuse-moi, tu as raison. Tu sais bien que je suis impossible ».Mais comme le temps pressait et qu’Annie souhaitait avoir le dernier mot, celle-ci mit froidement un terme à la conversation :« Suffit Marguerite, cesse de te montrer telle que tu n’es pas. Fais un effort pour te ressaisir et avoir l’air de faire partie du groupe ».

Annie se lançait rarement dans de telles prières. Marguerite, de son côté en vint presque à penser que son amie allait lui dévoiler que le but réel de ces vacances était de la sortir d’une situation qu’elle-même ne jugeait pas si négative mais qui pour tout autre personne, le paraissait terriblement. Cependant, elle connaissait suffisamment Annie pour penser que son amie y trouvait également son intérêt. Pour des raisons qui tenaient de sa propre vie et peut-être aussi de l’amitié qu’elle lui portait.
Décidément, Marguerite n’était pas très charitable. D’où lui venaient donc toutes ces pensées ? Elle ne cessait de se dire qu’elle allait bien, que sa vie lui convenait, qu’elle la conduisait comme elle l’entendait, faisant fi de l’opinion des autres et des conseils qu’on pouvait lui apporter. Mais pour autant elle n’était pas bête et reconnaissait secrètement ce qu’elle n’aurait jamais avouée de vive voix : malheureuse, blessée, elle se comportait telle une bête qui mordrait la main secourable. Piégée aussi car elle ne savait comment sortir de cette situation, comment avouer ses faiblesses sans qu’on ne la jugeât trop fragile. Finalement Marguerite allait mal mais disait que non et se croyait convaincante vis à vis de ceux qui la côtoyaient de près, ceux-là même dont les propos lui laissaient clairement entendre qu’ils n’étaient pas dupes. Comme si, face à ses amis, elle disait « je suis heureuse, je le montre, on m’envie », il y avait un cercle vicieux, « je suis malheureuse, je le cache, on me plaint ».

Ayant finalement suivi les conseils de son amie, disait-elle, pour lui faire plaisir, Marguerite mit une jupe verte, un chemisier dans le même ton et ses boucles d’oreille préférées. Dans la glace, elle ajusta d’une main experte sa coiffure et se contempla quelques instants. Elle n’avait pas à se plaindre de son physique. N’ayant jamais été belle, elle n’avait pas craint de vieillir. Et mieux que ça, avec les années, les imperfections de son corps et de son visage s’étaient estompées. En vérité Marguerite, se retrouvait aujourd’hui dans une moyenne très large à laquelle de nombreuses femmes de sa génération appartenaient. Elle avait éclairci ses cheveux, ce qui adoucissait son visage, trouvé des lunettes plus seyantes et payé un peu plus cher des vêtements qui possédaient au moins l’avantage de l’habiller sans la faire paraître ni trop forte, ni trop maigre. Sa satisfaction était là.

Annie s’était mise sur son trente et un. « Mieux vaut faire envie que pitié » était sa devise. Pour la mettre en pratique, elle ne regardait d’ailleurs pas à la dépense : les crèmes antirides par-ci, les solutions pour nettoyer la peau par-là, les habits coûteux, les bijoux également. Ses habits remplissaient parfaitement leur mission. Sans pour autant la rendre mince, ils cachaient ainsi élégamment certaines rondeurs.
S’agissant des bijoux, Annick, malgré son goût pour l’épate, n’avait emporté dans ses bagages que quelques fantaisies, laissant au coffre, chez elle, les colliers, bracelets, bagues et autres parures, en or, diamants, rubis et saphirs en tous genres. Elle avait tellement peur de se les faire voler ou de les perdre qu’elle les avait remisés dans un coffre en oubliant souvent même leur existence.

L’heure du cocktail de bienvenue étant arrivée, les deux amies descendirent dans la salle de réception de l’hôtel où un simple apéritif était prévu, libre à chacun ensuite de jeûner, manger sur place ou retourner dans la petite France pour un dîner plus « romantique » .

Annie et Marguerite n’étaient pas les dernières mais il s’en fallait de peu. Les petits fours, apéritifs et autres boissons n’attendent pas, surtout quand ils sont offerts !

Les mots d’accueil furent brefs et fort convenus. Les conversations s’animèrent et chacun y participait, sourd parfois à ce que les autres racontaient. Les dialogues prenaient alors un tour un peu surréaliste, sortes de combinaisons de monologues dont la conviction laissait entendre qu’ils avaient le peaufinage d’une longue expérience.

Marguerite se tint à l’écart de tous et de tout. Elle ne faisait pas grand cas des amuse-gueule, n’avait jamais trouvé plaisir ou réconfort dans la boisson et ne se sentait pas le courage d’affronter ceux qu’elle appelait déjà « ses partenaires de galère ». Elle craignait moins les questions indiscrètes que sa nature assez froide ne suscitait guère que les remarques anodines ou les vécus personnels des gens. Elle ne souhaitait guère aborder tous les thèmes qu’elle qualifiait de façon péremptoire de sujets tabous.

Annie, de son côté, était tout à son aise, n’étant de celles qui restent dans l’ombre. On l’y avait si souvent contrainte, enfant, qu’elle s’y était toujours refusée, en tant qu’adulte. Ainsi, elle ne rechignait ni sur les plaisirs terrestres ni sur les échanges avec ses semblables, quel qu’en puisse être la qualité et trouvait facilement son compte dans ces petits riens qui agaçaient son amie. En tout cas, elle n’aurait jamais accepté de passer pour une orgueilleuse ou, pire encore, de donner l’image d’une femme malheureuse. Après avoir circulé de groupe en groupe, avec une facilité étonnante, Annie avait fini par jeter son dévolu sur l’âme seule du groupe, cet homme que Marguerite avait remarqué au restaurant. Il était dans leurs âges, ni grand ni petit avec des cheveux gris coupés assez courts. Le fait était notable pour être signalé. A cet âge, soixante ans et des poussières qui s’accumulent, nombreux sont les représentants du sexe fort qui souffrent de calvitie quand ils ne sont pas chauves.
Annie faisait la conversation. Son vis à vis penchait la tête de temps à autre. Il arrivait bien à placer quelques mots par-ci par-là mais la distance qui le séparait de Marguerite ne permettait pas à cette dernière d’entendre sa voix. Elle se contenta donc de l’observer de loin. Cet homme avait un visage sans expression véritablement qualifiable qui laissait cependant deviner une certaine fatigue ou une réelle lassitude.

Marguerite en était là de son analyse quand, tout à coup, il posa son regard sur elle. Elle détourna la tête rapidement, sans doute un peu trop pour paraître naturelle et sentit le rouge lui monter aux joues, comme lorsqu’enfant, on la prenait en faute. Si elle avait pu, elle se serait giflée de honte. Qu’est ce qui l’avait poussé à fixer son amie et cet homme avec une insistance gênante ? Malgré sa surprise et sa réaction instinctive, elle avait toutefois eu le temps de noter qu’il avait des yeux bleus chaleureux, contrastant avec la rigueur qui se dégageait du reste de son visage et de son allure en général. Un regard clair comme ceux de l’autre, celui auquel elle se refusait désormais à penser, celui à qui elle en voulait encore de l’avoir trahie. Elle chassa cette pensée qui la blessait toujours malgré les années écoulées et se jura de ne plus prêter attention à cet homme dont les yeux pervenche la renvoyaient à ses souvenirs et ses douleurs. On ne l’y reprendrait jamais. « Quelle curieuse idée » se dit-elle soudain ! La reprendre à quoi ? En effet, elle avait tiré un trait sur tout et tous les hommes.

Marguerite se ressaisit alors, prit une boisson et un petit four, dans le peu qui restait et s’approcha d’un groupe dont les conversations tournaient inévitablement sur les voyages précédents, leurs attraits et défauts, sans parler des récits d’anecdotes qui n’avaient, pour elle, rien de drôle ou d’extraordinaire. Fixant la sortie avec l’espoir qu’elle allait bientôt pouvoir s’échapper, elle se sentait redevenir cette gamine réservée, timorée, qui n’osait pas faire même des choses simples comme quitter la pièce, sans demander préalablement la permission.

Bien qu’elle aimât ses parents, Marguerite leur en voulait malgré tout un peu et se mortifiait d’y penser seulement. En effet, son père et sa mère l’avaient entourée d’amour mais ne lui avaient jamais insufflé le courage ou la force de s’affirmer. Aussi, elle se demandait si ce manque de caractère lui venait de ses gènes ou bien seulement de son éducation. Pour autant, ses parents pouvaient-ils être tenus responsables de ses échecs ? Non bien sûr, et elle en avait parfaitement conscience. Toutefois, leur attribuer une part minime de responsabilité la soulageait, même si cela était mesquin au fond de leur faire porter le poids de ses misères.

Annie mit fin à ses réflexions en l’attrapant par le bras et en lui glissant à l’oreille :
« Dis, Marguerite, on mange à l’hôtel ou on va à l’extérieur ? »

Marguerite allait répondre ne pas souhaiter sortir de nouveau quand elle s’avisa que nombreux étaient ceux du groupe qui, après s’être empiffrés de petits fours, se dirigeaient vers le restaurant pour prendre une soupe ou, pour les gros mangeurs, des plats plus consistants.

« Allons dehors, il fait beau et c’est l’occasion de voir la ville illuminée » s’entendit-elle décider avec une énergie d’autant plus grande que tout danger n’était pas écarté.

Il n’était pas très tard et la lumière du jour persistait en cette soirée d’avril. Marguerite et son amie reprirent le chemin de la « petite France ». L’agitation de la journée avait été remplacée par une autre forme d’animation : moins de guides touristiques en main, moins de course au monument ou au point de vue à ne manquer sous aucun prétexte, plus de promeneurs nonchalants qui savourent à l’avance la quiétude du soir qui tombe.
On peut revoir plusieurs fois un même endroit et en découvrir de nouveaux charmes. C’est ce que pensait Marguerite en sillonnant les rues du vieux Strasbourg. Annie était tout excitée. Elle n’en revenait pas d’avoir rompu avec ses habitudes domestiques dont la répétition était un gage de leur acceptation. Elle pouvait faire à sa guise et notamment se rendre où bon lui semblait, sans contraintes d’heures ou de quoi que ce soit.
Les deux femmes s’absorbèrent dans la contemplation des lieux. Tout à coup, Annie rompit le silence :
« Marguerite, pourquoi es-tu restée seule dans ton coin tout à l’heure ? Tu aurais dû me rejoindre. Je parlais à un homme absolument charmant. Il s’appelle Jean-Pierre. Je ne sais pas trop ce qu’il recherche dans ce voyage ni ce qu’il fait dans la vie mais, tu peux me croire, il est très cultivé ».

Marguerite ne put s’empêcher de sourire.
Adorable Annie ! Le seul fait de lui citer un musée ou un peintre fait de n’importe quel inconnu un grand maître en la matière. Et quand, en plus son interlocuteur peut aborder plusieurs sujets à la fois, alors elle se presse de qualifier son bagage culturel de remarquable. Néanmoins, Marguerite était intriguée du comportement de son amie qui, fort attachée à son mari, n’avait pas l’habitude d’accoster des hommes seuls. Que pouvait donc avoir de si particulier ce fameux Jean-Pierre pour justifier un tel empressement ? Excepté ses yeux, rien dans son physique ne pouvait, selon elle, susciter un tel intérêt. Elle estimait aussi que se lancer de cette manière à l’assaut d’un inconnu représentait une attitude un peu déplacée. Enfin, c’est ainsi qu’elle le jugeait aujourd’hui car plus jeune…Encore que …

La réponse à son amie se voulut conciliante :
« Annie, tu me connais, je ne suis pas aussi sociable que toi. Et à part sa culture, de quoi avez-vous donc parlé avec ce monsieur ? »

Le ton se teintait d’ironie mais, toutefois, bien qu’elle n’osait l’avouer, la curiosité de Marguerite était éveillée. Elle aurait bien aimé savoir qu’elle avait été la teneur de la conversation de son amie avec ce Jean-Pierre dont elle se refusait, pour le moment, à prononcer ouvertement le prénom. Elle n’avait cependant rien entendu de leur propos et il lui était bien impossible de se faire une opinion sur ce curieux voyageur. Et c’est bien cela qui l’intriguait. cet individu énigmatique se limitait à un coup d’œil indéfinissable qui l’avait laissée interdite. Que faisait-il là ? Un curieux voyage pour un solitaire apparent.

Marguerite, sans être totalement réfractaire à la gent masculine trouvait toutefois aux hommes de sa génération, peu d’attrait. Contrairement à des jeunes femmes que l’âge, sous entendu l’expérience, voire l’argent, peut intéresser chez des partenaires du sexe opposé, mûrs, pour ne pas dire bien mûrs. Marguerite ne voyait dans ces derniers que les problèmes à venir : santé d’abord, entretien en général et toutes ces manies que chacun accumule au fil des années et qui deviennent obsessionnelles pour celui qui les a et obsédantes pour le conjoint qui les subit. Marguerite n’avait pas envie de s’encombrer.

Elle prêta une oreille attentive à son amie mais fut rapidement déçue quand cette dernière lui répondit :

« Nous avons parlé de Strasbourg, et aussi d’Aubagne bien-sûr ».

Marguerite eut une moue éloquente. Parler de Strasbourg, certes, on y était mais que dire de plus que ce que n’avait dit la guide. Cette dernière, malgré sa voix et son côté commandant, avait une bonne connaissance de son sujet et un réel souci de pédagogie. Quand à Aubagne, ce n’était pas lui faire injure de penser que cette ville, certes avec un passé élogieux, ne supportait pas la comparaison avec Strasbourg. Marguerite, qui était une Aubagnaise de naissance, n’en demeurait pas moins objective.
D’Aubagne, la popularité de cette ville venait de son emplacement et de son identité culturelle qui s’articule autour de deux thèmes majeurs : Marcel Pagnol et les santons.
Cependant, au cœur de la vieille ville, le patrimoine architectural remontant au XIème siècle était un des motifs invitants à sa découverte.
La vieille ville, ancienne place médiévale cernée de remparts au XVIème siècle, intégrait plusieurs monuments intéressant comme l’Eglise Saint sauveur du XIème siècle, le tour de l’horloge, le clocher triangulaire de l’observance, la chapelle des pénitents noirs, la chapelle des pénitents blancs…
Les rues étroites et les places ombragées du centre ancien en on fait une ville méditerranéenne typique. Aubagne est également la ville natale du célèbre Marcel Pagnol, écrivain, cinéaste, académicien, mondialement connu et étudié à l’école par des milliers d’enfants. Par ailleurs, les environs immédiats de cette belle ville d’Aubagne, ont été mis en scène dans les souvenirs d’enfance et sont aussi les lieux de tournages de nombreux films.
Aubagne étant aussi à proximité de Marseille, ce qui en faisait un attrait de plus.
Marguerite se sentait en harmonie avec sa ville.
Comme cette dernière, elle ne cherchait pas à impressionner, mais recelait des trésors à découvrir.
Désormais à la recherche d’un restaurant, les deux amies déambulèrent encore quelques minutes dans les rues anciennes en jetant des coups d’œil avertis aux menus exposés. Marguerite songeait à cette première fois où elle était sortie dîner avec ses parents. Elle conservait la mémoire des choses comme de ses impressions. C’était au mois de Septembre, juste avant la rentrée des classes. Ses parents la considérant assez grande pour les accompagner, l’avaient emmenée dans un établissement assez coûteux pour l’époque.
Marguerite était encore dans ses souvenirs d’enfance quand elle entendit soudain Annie qui lui lançait :
« Dis donc Marguerite, c’est plaisant d’être en ta compagnie. On te parle et tu ne réponds même pas. Dis tout de suite que ma conversation t’ennuie ! »
C’était possible, encore eut-il fallu écouter… pensa Marguerite qui, cependant, se contenta de faire amende honorable :
«Mais non Annie, excuse-moi, tu sais bien que parfois, je me perds dans mes réflexions ».

Malheureusement, Annie s’était agacée :
« C’est un peu facile de jouer les divas. Tu snobes tout le monde, et même moi qui essaie de te sortir de tes pensées, tu m’ignores ! ».

C’était faux et l’une et l’autre le savait. C’est pourquoi Marguerite ne prit pas la peine de discuter ce dernier point avec son amie. Elle ne jouait pas les divas, loin s’en fallait. Elle était seulement une femme effrayée qui tenait chacun à distance de peur d’être blessée. Pour autant elle n’était pas déprimée. Il y avait bien longtemps qu’elle avait dépassé ce stade. Elle vivait dans une sorte de torpeur, anesthésiée, sans douleur et sans joie, absente de vie, absente d’elle-même.
Elle fit alors acte de contrition envers Annie :

« Je sais combien tu m‘aides et je t’en remercie. Je vais faire le maximum pour toi, qui a toujours été mon fidèle soutien ».

Les deux amies jetèrent finalement leur dévolu sur un restaurant bien placé mais dont le service laissait à désirer. Pas assez de personnel, trop de monde. Elles attendirent entre les plats et faillirent abandonner avant le dessert. Ainsi elles eurent largement le temps d’observer autour d’elles et ne s’en privèrent pas. Chacune y allait donc de ses commentaires, et comme beaucoup de femmes, elles pouvaient avoir une langue assez acerbe. Une jeune fille dont le pantalon patte d’éléphant, très long, remplaçait avantageusement la serpillière du restaurant en fit les frais. Une dame de leur âge, boudinée dans une jupe trop courte et un pull léger moulant qui mettaient en valeur un postérieur conséquent et une poitrine qui ne l’était pas moins eut droit également à quelques sourires moqueurs.
Après avoir réussi à régler leur repas, la note comme le reste s’étant fait attendre, les deux femmes reprirent le chemin de l’hôtel. Il faisait nuit depuis peu. La fatigue commençait à se faire sentir et Annie comme son amie restèrent silencieuse.
Le temps était doux, la nuit étoilée, on aurait pu se croire au mois de juin. Il y avait de la musique dans la rue et des gens s’étaient arrêtés pour en profiter. Elle venait d’un orgue de barbarie qu’un vieil homme faisait fonctionner. La sonorité de l’instrument, à la fois entraînante et plaintive, renvoyait inexorablement à des moments d’autant plus poignants qu’ils ne reviendraient jamais.
A l’accueil, elles récupérèrent leurs clés puis s’orientèrent vers l’escalier. En passant à côté du bar, elles avisèrent Jean-Pierre, à qui Annie avait parlé précédemment. Il était seul, accoudé à une table, une boisson devant lui, regardant dans le vide. Annie fit remarquer à son amie qu’il avait l’air bien triste. Marguerite, de son côté, n’avait vu que le verre. Une boisson jaune-orangée, sans doute quelque remontant un peu fort. Elle haïssait les hommes qui boivent, cette déchéance qu’ils offraient aux yeux des autres, elle ne pouvait le supporter.
Les deux amies gravirent les marches qui les séparaient du deuxième étage où se trouvait leur chambre.

Après avoir enfilé, pour Annie, un pyjama très confortable et à la coupe moderne, et pour Marguerite une chemise de nuit qui avait connu, sans doute, des jours meilleurs, les deux amies se mirent au lit en se souhaitant bonne nuit. Annie s’endormit rapidement, Marguerite avec beaucoup plus de difficultés. Elle dormit peu et s’ennuya tout particulièrement. A la maison, réveillée, elle aurait allumé la lumière, lu un livre ou une revue, fait des mots croisés. Mais là, avec Annie qui dormait à côté, elle resta étendue dans le noir, à penser encore et toujours à ce qu’était sa vie. Des épisodes lui revinrent à l’esprit. Des nuits en pointillé, fatigantes, après la naissance de Nathalie, sa fille, moments de complicité avec son enfant qui l’avaient rendue mère au même titre que l’accouchement. Et puis, plus proches encore, il y avait eu les nuits noires, celle d’après son divorce quand 44 ans, elle s’était retrouvée larguée telle une vieille chaussette. Comme elle avait souffert de ces longues heures nocturnes, angoissantes, avec l’espoir que le matin revienne plus vite ! D’un revers de mémoire, Marguerite écarta ses souvenirs.

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